Rares dans les statistiques d’expérimentation (0,17 % des animaux utilisés en France en 2023), les primates non humains (PNH) n’en sont pas moins devenus une modèle stratégique, soumis à de fortes tensions d’approvisionnement et à une exigence éthique maximale. Face à cette équation, deux infrastructures académiques françaises – la station de primatologie de Rousset (CNRS) et la plateforme Silabe (Université de Strasbourg) – déploient une réponse complémentaire dans la Revue de primatologie : renforcer l’élevage national et sécuriser des filières d’importation traçables, dans le cadre réglementaire européen et l’application des 3R.
Les singes : une « ressource » rare… sous pression
Les PNH occupent une place particulière en recherche biomédicale : leur proximité phylogénétique avec l’humain en fait, dans certains domaines, un modèle parfois indispensable pour comprendre des mécanismes complexes, évaluer des stratégies thérapeutiques ou franchir des étapes précliniques avant les essais chez l’humain. Dans le même temps, leur utilisation est strictement encadrée et socialement très sensible.
Depuis 2020, plusieurs facteurs se sont additionnés et ont fragilisé l’accès à ces modèles. D’abord, l’arrêt des exportations chinoises de macaques a contribué à une pénurie mondiale. Ensuite, la logistique s’est durcie : Air France, dernière grande compagnie à transporter régulièrement des PNH sur des vols commerciaux, a annoncé l’arrêt complet de ce transport au plus tard en juin 2023, poussant les acteurs à recourir davantage à des solutions charter, plus coûteuses et plus complexes.
Enfin, le cadre européen a renforcé ses exigences : la directive 2010/63/UE prévoit, via l’article 10 et ses dispositions associées, une trajectoire vers des animaux issus d’élevages dédiés et, selon les cas, de générations avancées (F2 – provenant de parents eux-mêmes nés en élevage – et au-delà) ou de colonies auto-entretenues, ce qui accentue mécaniquement la contrainte sur l’offre disponible.
Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas seulement d’ »avoir des animaux ». Il est de garantir un accès traçable, sécurisé sur le plan sanitaire, conforme à la réglementation et compatible avec l’éthique, afin de soutenir une recherche responsable et de limiter les risques associés aux filières fragiles (pressions sur la « ressource », tentations de contournement, soupçons de fraude dans certains pays sources).
Station de primatologie de Rousset : consolider l’élevage national pour gagner en autonomie
La Station de Primatologie de Rousset (CNRS) est l’une des grandes infrastructures européennes entièrement dédiées aux PNH. Implantée sur 18 hectares près d’Aix-en-Provence, elle héberge aujourd’hui environ 400 individus (capacité maximale annoncée : 850), en groupes sociaux et dans des installations pensées pour les besoins physiologiques et comportementaux, avec un accent revendiqué sur le bien-être et l’enrichissement.
Son rôle de structure-ressource est double : produire et mettre à disposition des animaux pour des projets de recherche, mais aussi fournir des prestations (produits biologiques, plateaux techniques biomédicaux et de biologie, accompagnement vétérinaire spécialisé, appui à des protocoles).
Surtout, l’article met en avant une trajectoire structurante : l’extension vers un Centre National de Primatologie visant à renforcer l’autonomie française pour certaines espèces clés, avec des objectifs d’élevage annuels indicatifs (babouins, macaques rhésus, et création d’un élevage de macaques cynomolgus sur le territoire), et une livraison annoncée par séquences à l’horizon 2028–2030.
Silabe : sécuriser importations, quarantaine et services à la recherche
À Strasbourg, la plateforme Silabe (pour « SImian LABoratory Europe ») s’appuie sur un site historiquement dédié aux primates, réorganisé en plateforme de services. Le lieu, sur 7 hectares, accueille en moyenne 800 animaux (capacité maximale : 1600) et combine hébergements en parcs boisés de semi-liberté, volières et environnements confinés selon les besoins (espèces sensibles, isolement sanitaire, études précliniques).
La spécificité mise en avant est son rôle de carrefour d’importation et de sécurisation sanitaire : Silabe travaille avec des élevages partenaires dans des pays sources (Asie, Île Maurice), met en œuvre des procédures d’accueil et de contrôle, et applique systématiquement un isolement sanitaire post-importation (7 semaines avec examens), au-delà de ce qui n’est pas toujours imposé de manière uniforme selon les cadres nationaux.
Silabe articule ces missions avec des prestations pour la recherche biomédicale (hébergement, produits biologiques, études précliniques, formation) et un axe éthologie/cognition, avec des approches non invasives et des dispositifs adaptés à l’étude d’animaux vivant en groupes sociaux.
Deux stratégies, une logique commune : éthique, 3R et transparence
Le point fort, côté « modèle français », est la complémentarité : Rousset renforce une capacité d’élevage nationale ; Strasbourg sécurise des chaînes d’importation et d’accueil, indispensables tant que l’offre européenne ne couvre pas les besoins, en particulier pour certaines espèces comme le cynomolgus. Les deux centres coopèrent, notamment pour l’importation et l’isolement sanitaire de reproducteurs fondateurs destinés à de futures colonies.

Cet effort s’inscrit dans la logique promue par le Gircor : expliquer les raisons et conditions du recours aux animaux, contribuer à l’amélioration des pratiques via les 3R (Remplacer, Réduire, Raffiner) et promouvoir la transparence des structures. Dans un domaine où la confiance repose sur des faits vérifiables, la traçabilité des animaux, la robustesse sanitaire, l’encadrement réglementaire et la capacité à rendre compte des pratiques ne sont pas des « à-côtés » : ce sont des conditions de la qualité scientifique autant que de l’acceptabilité sociale.
