Suite Ă la publication de l’avis du comitĂ© d’Ă©thique du CNRS concernant la recherche animale et l’utilisation des primates non humains, nous souhaitions donner la parole au Groupement de Recherche Biosimia, rĂ©fĂ©rence en matiĂšre de recherche utilisant des singes.
Cette interview a pour objectif de contextualiser l’avis du COMETS et ajouter des informations complĂ©mentaires. Le Gircor et le GDR Biosimia encouragent les discussions, critiques et avis divergents, au sujet de l’utilisation d’animaux Ă des fins scientifiques et rĂ©glementaires.
Quelles recommandations du COMETS sur les primates vous paraissent prioritaires à appliquer immédiatement ?
Il faut tout dâabord souligner que la focalisation de cet avis sur le cas des primates est particuliĂšrement surprenante car elle marque une sĂ©paration nette entre considĂ©ration des primates et des autres modĂšles animaux. Bien sĂ»r, les primates utilisĂ©s en recherche bĂ©nĂ©ficient de mesures particuliĂšres concernant leurs conditions de vie, leur suivi et les qualifications des personnels impliquĂ©s mais leur place doit toutefois ĂȘtre comprise au regard de lâensemble des modĂšles animaux mobilisĂ©s en recherche, chacun apportant une contribution spĂ©cifique Ă lâavancĂ©e des connaissances biologiques et mĂ©dicales.âŻ
Parmi les recommandations du COMETS il faut souligner le besoin dâapprofondir collectivement la rĂ©flexion sur la balance bĂ©nĂ©fices/dommages. Ceci nous paraĂźt ĂȘtre une recommandation prioritaire pour toutes les utilisations d’animaux Ă des fins scientifiques. La rĂ©flexion Ă©thique en expĂ©rimentation animale repose sur le principe structurant du cadre rĂ©glementaire europĂ©en dit de la « balance bĂ©nĂ©fices/dommages ». ll sâagit dâapprĂ©cier, pour chaque projet, la proportionnalitĂ© entre les atteintes potentielles au bien-ĂȘtre animal (douleur, stress, contraintes, altĂ©rations durables) et les bĂ©nĂ©fices scientifiques, mĂ©dicaux ou sociĂ©taux attendus. Mais cela implique de sâappuyer sur des indicateurs objectivĂ©s et contextualisĂ©s afin dâĂ©clairer la rĂ©flexion. Chacun doit sâinterroger sur quels sont ces indicateurs et les utiliser de façon objective.
La prise en compte et la diffusion de l’ensemble des rĂ©sultats y compris les rĂ©sultats nĂ©gatifs sont Ă©galement essentielles pour rendre compte des rĂ©sultats acquis. Ă cet Ă©gard, lâinitiative rĂ©cente du FC3R Ă travers les âShort Notesâ permettra d’Ćuvrer dans ce sens.
Comment démontrer concrÚtement la stricte nécessité de recourir aux primates dans un projet ?
Les primates sont actuellement utilisĂ©s dans des protocoles pour lesquels les alternatives nâexistent pas pour la question spĂ©cifique posĂ©e dans le projet scientifique considĂ©rĂ©. Comme pour tous les modĂšles, dans l’Ă©valuation Ă©thique des projets, les scientifiques doivent expliquer pourquoi dans certains cas ce modĂšle animal est nĂ©cessaire. En ce qui concerne les primates, ce sont des projets qui visent Ă Ă©tudier des mĂ©canismes biologiques que lâon ne retrouve que chez les primates (et donc chez les humains) et pour lesquels lâapproche sur des cellules humaines ou sur des humains vivants nâest pas possible en raison de la question posĂ©e : par exemple on ne peut pas Ă©tudier, sur des cellules isolĂ©es, les consĂ©quences dâaltĂ©rations de certaines cellules du cerveau sur le comportement ou la cognition. Ă lâopposĂ© on ne peut accĂ©der Ă ces cellules et Ă leurs fonctionnements en lien avec le comportement ou la cognition que de façon invasive non envisageable chez lâhumain. Enfin, les recherches sur les modĂšles animaux, y compris primates non humains, sont indispensables pour nourrir les dĂ©veloppements de mĂ©thodes alternatives, comme par exemple les modĂšles informatiques qui sont basĂ©s sur les savoirs obtenus en biologie pour reproduire une partie du vivant.
De façon remarquable, le COMETS recommande tout dâabord que lâon dĂ©montre que « lâutilisation des primates nâest pas une facilitĂ© mĂ©thodologique » (p.3). Or, les modĂšles primates sont certainement les plus difficiles Ă utiliser, ceux qui demandent le plus de prĂ©cautions, et le plus dâencadrement. Il suffit dâinterroger lâensemble des personnels qui travaillent avec les singes pour le savoir. Câest pour cela quâils sont rarement utilisĂ©s en recherche et uniquement dans les cas oĂč il nây a pas dâalternative. Cette recommandation est donc particuliĂšrement surprenante.
Quels indicateurs simples faut-il suivre pour rendre visible la balance bénéfices/dommages ?
Pour un suivi objectif de la balance bĂ©nĂ©fices/dommages, il faut des Ă©lĂ©ments objectifs et contextualisĂ©s sinon cette balance nâa pas de signification. Il faut tout dâabord avoir un suivi clair et quantitatif de lâĂ©tat comportemental et vĂ©tĂ©rinaire des animaux, de leurs conditions de vie, et des mesures objectives de lâeffet des procĂ©dures sur ces Ă©lĂ©ments. Câest ce qui est en place actuellement dans les laboratoires notamment au travers des suivis par les structures du bien-ĂȘtre animal (SBEA) dans chaque Ă©tablissement utilisateur. Ces structures suivent chaque animal tout au long des projets.
Les membres du GDR BioSimia travaillent en continu sur lâĂ©tablissement et la publication de protocoles qui permettent de minimiser au maximum lâimpact des procĂ©dures sur les animaux : procĂ©dures par renforcement positif, amĂ©liorations et quantifications des effets des enrichissements, mesures des modifications de lâenvironnement de vie sur le comportement.
Du cĂŽtĂ© de lâapport des recherches pour la connaissance, il faut noter avant tout que lâadĂ©quation du modĂšle Ă la question scientifique posĂ©e est le premier Ă©lĂ©ment Ă prendre en compte. Si le modĂšle (animal ou non animal) nâest pas en adĂ©quation avec ce qui est recherchĂ© alors il nây a pas de bĂ©nĂ©fice.
Les bĂ©nĂ©fices de la recherche sont, par nature, difficiles Ă apprĂ©cier Ă court terme. Sâils peuvent ĂȘtre partiellement mesurĂ©s Ă travers des indicateurs tels que les publications scientifiques ou les brevets, ces marqueurs ne reflĂštent quâune fraction de lâimpact rĂ©el. La production de connaissances sâinscrit dans un temps long : elle procĂšde par accumulation progressive de donnĂ©es, de concepts et de mĂ©thodes qui, parfois des dĂ©cennies plus tard, rendent possibles des dĂ©couvertes majeures ou des applications mĂ©dicales et sociĂ©tales dĂ©terminantes. LâĂ©valuation des bĂ©nĂ©fices doit ainsi intĂ©grer cette temporalitĂ© longue et cumulative qui est difficile Ă rendre compte de maniĂšre simple.
Des politiques et activistes ont eu l'occasion de découvrir les installations.
Quelles donnĂ©es devraient ĂȘtre publiĂ©es chaque annĂ©e pour renforcer la transparence ?
Il faut tout de mĂȘme reconnaĂźtre les efforts croissants faits par la communautĂ© scientifique pour la transparence, Ă travers lâexistence de la Charte et des actions diverses menĂ©es par le Gircor et les chercheuses et chercheurs. La situation a fortement changĂ© depuis une vingtaine dâannĂ©es. Actuellement, les chiffres dâutilisation de chaque espĂšce sont disponibles pour tous, par catĂ©gorie et domaine, en France et dans toute lâEurope. Les organismes de recherches qui ont signĂ© la Charte de transparence doivent agir en consĂ©quence.
La transparence sur lâexpĂ©rimentation animale est nĂ©cessaire mais câest aussi un devoir. Elle doit servir Ă instruire le public ; elle permet dâĂ©viter lâauto-alimentation des imaginaires. La transparence câest aussi lutter contre la dĂ©sinformation. Des visites sont organisĂ©es par le Gircor et des laboratoires. Des politiques et activistes ont eu l’occasion de dĂ©couvrir des installations. Certaines de ces visites ont Ă©tĂ© mĂ©diatisĂ©es et lâinformation est donc facilement accessible. Dans nos instituts, nous organisons rĂ©guliĂšrement des visites des animaleries et laboratoires pour tous les personnels y compris ceux qui ne sont pas impliquĂ©s dans la recherche animale. Nous publions nos recherches, nos mĂ©thodologies, dans des articles scientifiques, mais aussi dans des revues plus gĂ©nĂ©rales qui expliquent pourquoi, comment et avec quels apports, les animaux sont impliquĂ©s dans les recherches.
Comme mentionnĂ© plus haut, la prise en compte et la diffusion de l’ensemble des rĂ©sultats y compris les rĂ©sultats nĂ©gatifs sont Ă©galement essentielles pour rendre compte des rĂ©sultats acquis, et lĂ il y a des amĂ©liorations possibles câest certain.
La transparence doit ĂȘtre au cĆur du dialogue entre les scientifiques et le public, les contribuables. Cette transparence concerne tous les domaines y compris celui du dĂ©veloppement des mĂ©thodes biomĂ©dicales non-animales. Les non spĂ©cialistes doivent ĂȘtre informĂ©s sur les limites des modĂšles animaux mais aussi des autres modĂšles, sur ce qui peut et ne peut pas ĂȘtre accompli avec les organoĂŻdes, la micro-fluidique, ou les outils de modĂ©lisation informatique (sans parler de lâintelligence artificielle dont lâĂ©vocation est faite Ă tout propos sans aucune justification). Il est aussi essentiel de faire comprendre que les mĂ©thodes animales et les mĂ©thodes non-animales sâappuient les unes sur les autres et se complĂštent.
Enfin, les laboratoires qui travaillent avec les primates produisent une Ă©valuation rĂ©trospective des projets en fin de rĂ©alisation. Ces Ă©valuations rĂ©trospectives ne sont malheureusement pas publiĂ©es publiquement, ni en France ni en Allemagne, alors que lâon sait quâelles permettent de lever beaucoup de craintes, comme cela fut dĂ©montrĂ© en Angleterre. Nous pensons quâil faut absolument publier ces Ă©valuations rĂ©trospectives.
En conclusion, la transparence est nĂ©cessaire et doit ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e, mais pas uniquement ciblĂ©e sur lâutilisation des animaux.
Quelle feuille de route rĂ©aliste proposez-vous pour progresser vers la rĂ©duction de lâusage des primates ?
De notre point de vue, il faut travailler sur une feuille de route concernant lâensemble des approches utilisant des animaux. La recherche biomĂ©dicale est un secteur vaste et multiple qui sâappuie sur des techniques diverses selon les champs concernĂ©s. Par exemple, les tests toxicologiques sont de plus en plus validĂ©s sur des modĂšles in vitro, mais ces validations sâappuient forcĂ©ment sur des tests sur ĂȘtre vivants entiers. Tous les scientifiques le savent et dâailleurs le rapport rĂ©cent du NC3R sur les mĂ©thodes in vitro est trĂšs clair lĂ -dessus : on ne substitue pas un modĂšle Ă un autre sans Ă©valuation prĂ©alable de sa pertinence et de ses limites. Câest un autre Ă©lĂ©ment que le COMETS aurait pu utiliser pour Ă©tayer et raffiner son avis. Selon nous il nây a pas de feuille de route sĂ©lective aux modĂšles primates. Il convient plutĂŽt dâadopter une approche globale et de dĂ©finir, sur des fondements scientifiques solides, les modalitĂ©s et le calendrier de remplacement des diffĂ©rents modĂšles animaux lorsque cela est possible. Cette rĂ©flexion doit inclure lâensemble des modĂšles existants et tenir compte de lâĂ©tat actuel des connaissances. Une telle Ă©volution ne peut ĂȘtre que progressive et sĂ©lective.
