Le Monde – Dans une « Souris City », le rôle social des « profiteurs » et des « travailleurs » n’est pas figé

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Dans un article publié dans Le Monde le 14 avril 2026, la journaliste Florence Rosier revient sur une étude française parue le 1er avril 2026 dans la revue scientifique Nature. Menée chez la souris, cette recherche montre que les rôles sociaux (“travailleur”, “profiteur” et “accumulateur”) ne sont pas gravés dans le marbre : ils émergent au fil des interactions, au sein du groupe.

À l’ESPCI, au cœur de Paris, des chercheurs ont bâti une petite cité pour souris. Dans cet environnement semi-naturel, les rongeurs vivent, explorent, se croisent, s’observent. Chaque individu est suivi grâce à des puces sans contact, comme si l’on pouvait lire, minute après minute, la chorégraphie discrète d’une société en train de se former.

Le dispositif est simple : pour obtenir un granulé de nourriture, une souris doit appuyer sur un levier. Mais la nourriture tombe ailleurs, près d’une mangeoire. Très vite, dans les groupes de trois souris, une organisation apparaît. Certaines appuient souvent sur le levier et produisent plus qu’elles ne mangent : ce sont les “travailleuses”. D’autres attendent près de la mangeoire et profitent du geste des premières : les “profiteuses”. D’autres encore mettent de côté la nourriture sans la consommer aussitôt : les “accumulatrices”.

Ce qui pourrait ressembler à une fable animalière devient alors une expérience scientifique : comment naît une répartition des rôles dans un groupe ? Est-elle inscrite dans les individus, ou bien façonnée par la situation ?

Le groupe, grand metteur en scène

Chez les mâles, les chercheurs observent surtout une dynamique compétitive : dans 87 % des triades, les individus se spécialisent en “travailleurs” ou en “profiteurs”. Chez les femelles, le tableau change nettement : la majorité adopte une stratégie d’accumulation, plus coopérative, qui ne lèse pas un individu au profit d’un autre.

Pourtant, les souris étudiées sont génétiquement identiques, élevées dans les mêmes conditions et testées dans un environnement nouveau. Rien, au départ, ne semble donc les destiner à un rôle plutôt qu’à un autre. Les premières occasions, les premiers gestes, la place occupée près du levier ou de la mangeoire peuvent suffire à ouvrir une voie. Puis le groupe amplifie ces petits écarts, comme un courant qui creuse peu à peu son lit.

Autrement dit, la société ne révèle pas seulement des différences déjà présentes : elle peut aussi les fabriquer.

Des rôles mobiles, pas des étiquettes

L’étude montre aussi que ces rôles restent flexibles. Lorsqu’un mâle est introduit dans un duo de femelles, l’équilibre du groupe change et la dynamique devient plus compétitive. Les comportements se redistribuent. Les étiquettes se décollent.

Les chercheurs ont également observé ce qui se passe dans le cerveau des animaux. Chez les “travailleuses”, le signal de récompense apparaît lorsqu’elles appuient sur le levier. Chez les “profiteuses”, il apparaît plutôt lorsqu’elles voient une autre souris agir. Leur cerveau a appris que la récompense vient du geste d’autrui.

Cette plasticité donne toute sa force à l’étude. Elle ne dit pas que les sociétés humaines fonctionnent comme des trios de souris : nos histoires, nos cultures et nos institutions sont infiniment plus complexes. Mais elle invite à regarder autrement la naissance des rôles sociaux. Dans cette petite “Souris City”, les chercheurs montrent que le collectif peut peser autant que l’individu, et que les places que chacun occupe ne sont pas toujours des destins : parfois, elles sont des chemins tracés par la rencontre, l’occasion et l’apprentissage.

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