Les sociétés de recherche contractuelle, autrement appelées CRO, représentent un rouage fondamental dans la machine « développement d’un médicament ». Parmi elles, ETAP-Lab mise non seulement sur une recherche de pointe, mais aussi sur un focus particulier vis-à-vis du bien-être animal. Nous avons interrogé son PDG, Nicolas Violle, et Sophie Hidalgo, responsable des animaleries, pour mieux comprendre les grands défis liés à ces organismes.
Cet article ne fait l’objet d’aucune collaboration commerciale.
À retenir
- Le bien-être animal est intégré au cœur de leur démarche scientifique via une approche éthologique prenant en compte le comportement, la chronobiologie et le stress des animaux, ce qui peut contribuer à améliorer la transposabilité des résultats.
- Les 3R (Remplacer, Réduire, Raffiner) sont appliqués de manière exigeante, avec des pratiques allant au-delà des standards réglementaires et des efforts constants de remplacement, de réduction et de raffinement.
- L’avenir de la recherche repose sur un développement progressif des méthodes alternatives, comme les modèles de cerveau-sur-puce, tout en maintenant l'utilisation des animaux comme outil indispensable pour répondre à certaines questions biologiques complexes.
Pouvez-vous vous
présenter ?
Nicolas Violle : Je suis PDG d’ETAP-Lab depuis 2014 et de la CRO (société de recherche contractuelle) Syncrosome qui a rejoint notre groupe en 2023. Après l’obtention d’un doctorat en neurosciences, j’ai rejoint ETAP-Lab en tant que directeur d’études précliniques, avec pour mission de créer un département en recherche neuro-vasculaire. En 2014, j’ai eu l’opportunité de prendre la direction de l’entreprise tout en complétant mes compétences avec un Master 2 de gestion de PME. Depuis 10 ans, notre stratégie de développement vise à renforcer notre position dans nos domaines d’expertise.
Sophie Hidalgo : Je suis responsable des animaleries ainsi que de la structure du bien-être animal de nos 3 sites. J’ai effectué toute ma carrière chez ETAP-Lab où j’ai exercé le poste d’assistante de recherche pendant 17 ans
Pouvez-vous nous présenter vos recherches chez ETAP-Lab ?
NV : ETAP-Lab est une CRO préclinique qui compte aujourd’hui 47 employés répartis sur 3 sites avec des services autour de 4 aires thérapeutiques : les maladies neurodégénératives, neurovasculaires, dermatologiques et cardiovasculaires. Nous proposons des tests en culture cellulaire et chez l’animal pour évaluer l’efficacité des candidats médicaments ou des dispositifs médicaux conçus par nos clients. Depuis 35 ans, nous accompagnons des programmes ayant contribué à la mise sur le marché de produits et dispositifs médicaux, au bénéfice de la santé humaine et animale.
Historiquement, une part de notre activité repose sur des modèles animaux dont la robustesse est un enjeu central. Elle s’appuie sur trois piliers : une expertise scientifique spécialisée, une exécution des études conforme aux standards d’une CRO, et des pratiques fondées sur une connaissance détaillée de la physiologie et du comportement animal. Cette approche s’inscrit dans l’histoire d’ETAP-Lab, créée par un fondateur issu d’un laboratoire universitaire d’éthologie (ETAP signifie EThologie APpliquée).
Concrètement, l’éthologie vise à relier comportement, physiologie et environnement, ce qui implique de tenir compte des besoins des animaux en conditions d’élevage et d’étude.
Ainsi, depuis la fondation de l’entreprise en 1991, nous prenons en compte différents aspects tels que la chronobiologie, le stress, ou les besoins comportementaux de nos animaux afin de limiter les biais liés aux conditions d’hébergement et de manipulation, et d’améliorer la pertinence des résultats.
Depuis 2019, nous proposons aussi des modèles de maladies neurodégénératives (comme celles d’Alzheimer, de Parkinson ou de Charcot) en culture cellulaire.
Nous investissons une part importante de notre chiffre d’affaires dans des projets de recherche interne, en collaboration avec d’autres industriels et des équipes académiques de référence, pour améliorer la pertinence de nos modèles animaux et cellulaires.
L'éthologie est au cœur de nos pratiques depuis maintenant 35 ans.
Quels modèles animaux utilisez-vous ?
SH : Nous travaillons historiquement sur les rongeurs : rats et souris. Sur notre site de Nancy, nous hébergeons en général 300 animaux en même temps.
Notre site de Marseille est, quant à lui, agréé pour pouvoir également effectuer des recherches chez le furet et il nous est possible d’accéder à une plateforme gros animaux (porc) dans le cadre de notre partenariat avec l’Université de Caen.
Nous proposons plus de 50 modèles complémentaires, allant de l’optimisation d’un candidat médicament et de l’étude de son comportement dans l’organisme, jusqu’à des études de sécurité non réglementaires et d’interactions médicamenteuses. Chaque modèle est sélectionné pour sa pertinence par rapport à la biologie humaine et pour limiter au maximum l’impact sur le bien-être animal.
Comme dans toute évaluation préclinique, le choix d’un modèle dépend de la question posée, et chaque modèle présente des limites qu’il faut expliciter (validité, transposabilité, variabilité).
Comment appliquez-vous les 3R ?
NV : Les 3R sont au cœur de la directive de 2010 relative à l’utilisation des animaux en recherche. Leur application est donc au centre de nos préoccupations.
Comme je l’expliquais précédemment, l’éthologie est au cœur de nos pratiques depuis maintenant 35 ans. Ces bonnes pratiques étaient alors innovantes puisqu’elles visaient à prendre en compte le bien-être des animaux pour améliorer la pertinence des essais précliniques. D’abord appliquées aux études comportementales, nous les avons aujourd’hui étendues à l’ensemble de nos aires thérapeutiques et sur l’ensemble de nos sites.
Nos pratiques quotidiennes visent à aller au-delà du minimum réglementaire, en particulier en matière de raffinement.
Pouvez-vous nous en dire plus concernant ces « bonnes pratiques éthologiques » ?
SH : Effectivement, nous avons depuis toujours eu le souci de la prise en compte du comportement des animaux et de leur bien-être. Nos salariés sont sensibilisés et formés à nos pratiques internes. Plusieurs exemples concrets :
- Travail en cycle inversé de lumière : les rongeurs, qui sont des animaux nocturnes, sont maintenus en cycle de lumière inversé et manipulés pendant leur phase active (c’est-à-dire la nuit pour eux). Ce système peut contribuer à réduire le stress des animaux en respectant leur chronobiologie.
- Prise en compte des odeurs et du bruit : les perceptions sensorielles des rongeurs diffèrent des nôtres, il faut s’adapter aux espèces utilisées et il est indispensable d’en tenir compte pour limiter les perturbations et améliorer la répétabilité. Alors que leur vue est très mauvaise, leur odorat et leur audition sont plus développés que chez l’humain. C’est pourquoi nous observons des règles strictes en termes de parfum du personnel et des produits d’entretien. Depuis longtemps, nous pratiquons des changes de cage permettant aux animaux de maintenir des traces olfactives. Dans la mesure du possible, les sources de bruit intenses, aiguës et d’ultrasons sont identifiées et réduites au maximum au sein des animaleries.
- Manipulation des animaux et limitation du stress : les animaux sont toujours manipulés avec délicatesse, la douleur et le stress sont minimisés. Nous favorisons de petits box d’hébergement, un box par étude (100 animaux max), pour limiter les passages du personnel. L’agencement du laboratoire et les procédures sont pensés pour limiter le déplacement des animaux pendant les études.
- Globalement, nous observons que nos animaux s’adaptent mieux aux manipulations par rapport à des modes d’hébergement plus classiques.
Êtes-vous engagés dans la Réduction et le Remplacement ?
NV : Nous mettons un point d’honneur à contribuer aux recherches sur la réduction et le remplacement des animaux dans la recherche. En 2019, nous avons décidé de créer un laboratoire de culture cellulaire et avons commencé à nous intéresser aux méthodes alternatives. Le constat est que, au-delà des effets d’annonce, les méthodes alternatives restent dans leur grande majorité en cours de validation, avec de nombreux défis à relever en matière de reproductibilité et une pertinence à confirmer.
En 2022, nous avons lancé le projet Bio-Diamond en partenariat avec NETRI. Ce projet, lauréat d’un appel d’offre France 2030, vise à développer des modèles de cerveau-sur-puce pour l’étude de la maladie d’Alzheimer, de Parkinson et la sclérose latérale amyotrophique, pour un investissement total de 5 millions d’euros. Dans ces dispositifs, nous cultivons des neurones d’origine humaine et reproduisons l’organisation et l’activité fonctionnelle de réseaux neuronaux. Nous pensons qu’à terme, ce type de modèles nous permettra de remplacer une part importante des tests sur les animaux, tout en proposant des essais potentiellement plus pertinents pour l’évaluation préclinique de nouveaux traitements en neurologie.
Ces approches sont prometteuses, mais leur adoption dépend de critères de validation, de standardisation et d’acceptation réglementaire.
En attendant, nous continuons de développer des méthodes permettant de réduire l’utilisation des animaux, notamment l’imagerie médicale qui permet d’accroître significativement la quantité de données obtenues sur un même animal et de manière moins invasive.
Comment voyez-vous le futur de la recherche ?
NV : La réduction de l’utilisation des animaux à des fins de recherche, pour des raisons éthiques, est un objectif pour l’Europe et les États-Unis d’Amérique, qui soutiennent financièrement de nombreuses initiatives. C’est pourquoi de nombreux projets actuels visent à développer des méthodes alternatives, avec des progrès significatifs. Toutefois, le nombre de nouveaux modèles bien établis reste très limité. Si les solutions potentielles foisonnent, beaucoup manquent encore de robustesse et leur pertinence scientifique reste à établir. Compte tenu des enjeux sanitaires, les agences d’évaluation des médicaments doivent donc établir un consensus méticuleux et basé sur la preuve, ce qui prendra forcément du temps.
À long terme, on peut donc s’attendre à une réduction importante de l’utilisation d’animaux à des fins scientifiques. Mais je ne pense pas que l’expérimentation animale disparaitra complètement. L’expérience à ETAP-Lab nous montre que certaines questions auxquelles nous répondons avec des études animales sont difficiles à transposer dans un système cellulaire, même complexe. Par exemple, le critère principal pour évaluer les effets d’un traitement de l’AVC en clinique est une mesure de l’autonomie du patient 90 jours après sa survenue. C’est pour cela que les autorités de santé demandent à obtenir des preuves de récupération fonctionnelle à long terme dans des modèles animaux avant le passage sur l’humain.
Au-delà de l’industrie pharmaceutique et de la recherche appliquée, l’utilisation d’animaux est également essentielle pour comprendre le vivant qui reste encore en grande partie mystérieux.
En conclusion, les méthodes alternatives devraient progressivement couvrir une part croissante des besoins, notamment lorsque les modèles sont suffisamment validés et standardisés. Toutefois, pour certaines questions biologiques systémiques ou fonctionnelles, l’animal reste aujourd’hui requis dans les cadres réglementaires. L’enjeu est donc d’accélérer le développement et l’acceptation des alternatives, tout en poursuivant les efforts de réduction et de raffinement lorsque l’animal demeure nécessaire.
Cela suppose d’articuler, au cas par cas, le recours à l’animal, les méthodes in vitro/in silico, et des mesures de raffinement, avec une transparence sur les limites et incertitudes.
SH : Il n’est pour le moment pas possible de se passer complètement de la recherche sur les animaux, mais nous mettons tout en œuvre pour améliorer le bien-être des animaux que nous utilisons et proposer des modèles qui soient le plus possible transposables à l’humain.
