À l’heure où les armes balistiques cristallisent les discussions concernant les menaces extérieures auxquelles nous pouvons toutes et tous faire face, les populations ont tendance à oublier un procédé tout aussi efficace, et bien moins visible : les armes biologiques. Ces dernières ont causé de nombreux dégâts en temps de guerre… mais aussi lors de périodes plus sereines. Parmi les plus dangereuses de ces armes, la ricine a terrorisé les services secrets de toutes les grandes nations. Pourtant, un nouveau remède découvert grâce à des tests sur des animaux risque bien de changer la donne.

Une plante aux usages multiples et variés
Le ricin commun est une plante originaire d »Afrique tropicale de la même famille que l’hévéa ou l’épine du Christ. Ce végétal est particulièrement connu pour son huile. Elle était déjà utilisée il y a 6000 ans pour faire fonctionner des lampes à huile. Aujourd’hui, on la retrouve surtout exploitée comme lubrifiant dans l’automobile, comme excipient dans de nombreux médicaments ou encore dans l’industrie cosmétique où cette dernière a pour rôle d’embellir nos cheveux.
À première vue, cette plante permet d’aider notre espèce à vivre dans l’ère moderne, mais elle a produit aussi une autre molécule qui prête moins à sourire : la ricine. Cette molécule est considérée comme l’un des poisons les plus puissants connus et le poison le plus puissant issu du règne végétal, avec une toxicité 6000 fois supérieure à celle du cyanure. Et comme l’Humain aime les choses efficaces et légères, certaines forces n’ont pas longtemps hésité avant d’utiliser la ricine pour faire taire ceux qui leur déplaisaient.
Le parapluie bulgare
En pleine Guerre Froide, l’URSS souhaite faire taire certaines personnes jugées problématiques. C’est le cas de Guéorgui Markov, un journaliste bulgare et farouche opposant au régime soviétique réfugié au Royaume-Uni. L’État communiste envoie alors un agent pour éliminer l’opposant. L’opération se déroula en 1978 en pleine rue, sans que personne ne réalise le meurtre qui se tenait sous leurs yeux, pas même la victime. L’agent du KGB avait agi de manière simple : bousculer Markov et le percuter avec la pointe de son parapluie. À ce moment, la ricine est injectée dans le corps du bulgare, qui ne se rendra compte des effets de cette dernière qu’au bout de cinq heures. Sa mort fut observée quelques jours plus tard. L’affaire marqua durablement si bien qu’elle prit le nom de «parapluie bulgare». Cinq autres cas de tentatives d’assassinat similaires seront été observés par la suite.

Encore aujourd’hui, des individus tentent de commettre des méfaits en utilisant ce poison. En 2020, une lettre enduite de ricin est envoyée à la Maison Blanche, ciblant Donald Trump, qui sera interceptée et analysée à temps.
Un remède français développé grâce à la recherche animale

Le cas de Markov est emblématique, mais ne représente pas la majorité des intoxications à la ricine. Pour la plupart des cas connus, l’intoxication provient simplement de l’ingestion des baies du ricin commun, ayant causé plus de 1000 cas d’empoisonnements et 6 morts depuis 1980.
Bien qu’étant une cause de mortalité mineure, les risques d’assassinat demeurent et ont mené le laboratoire lyonnais Fabentech à développer une immunothérapie contre la ricine. Nommé RICIMED, ce médicament a pour principe actif des fragments d’immunoglobulines G équins (des sortes d’anticorps). Ces molécules, une fois administrées par perfusion, ciblent la sous-unité B de la ricine. Cette action permet ainsi de bloquer son action et in fine éviter la mort des cellules auxquelles la ricine se serait en temps normal fixée.
Ce traitement peut être administré rapidement, dans les heures qui suivent l’intoxication.
Pour attester de son efficacité, les chercheurs ont mené des essais contre un placebo sur des souris et des macaques à longue queue :
- Pour les souris : intoxication intranasale avec 5 fois la dose létale pour l’humain. Celles traitées avec RICIMED 4h après l’intoxication ont toutes survécu, là où le groupe placebo a vu un taux de survie nul. Entre 10 et 24 heures post-intoxication, la survie observée reste de 50%.
- Pour les macaques à longue queue : intoxication via la trachée avec 3 fois la dose létale pour l’humain. Les singes traités ont tous survécu, contre 12,5% de ceux du groupe placebo.
Les données précliniques montrent aussi qu’une seconde perfusion 14h après la première peut renforcer l’efficacité du traitement en cas de réponse sous-optimale.
Les essais cliniques, quant à eux, se sont arrêtés à la phase I. En effet, la dangerosité de cette intoxication ainsi que la faible fréquence des cas font que les phase II et III ont pu être évitées, afin d’arriver directement à l’autorisation de mise sur le marché. Le médicament a reçu une autorisation de mise sur le marché en janvier 2026.
Le projet, réalisé dans le cadre du projet d’armement de la direction générale des armées, confirme la place de grande puissance scientifique de notre pays ainsi que l’importance cruciale de pouvoir compter sur des modèles de qualité pour développer les traitements de demain.
En ce sens, ce genre de médicament ne verra peut-être plus le jour dans l’hexagone si la France n’entretient pas une indépendance maximale concernant l’élevage de primates non humains, dont les macaques à longue queue sont des modèles essentiels.
Article rédigé par Alan Dubois
