La science est souvent perçue comme froide et les chercheurs distants du grand public. Le Dr. Amandine Roux apporte une autre vision du mĂ©tier, entre passion pour les neurosciences, partage de ses connaissances avec le grand public et progrĂšs scientifiques.Â
Ce qu'il faut retenir
- Amandine Roux a fondĂ© Research PIECES pour dĂ©velopper des modĂšles neurobiologiquesphysiologiques en 3D intermĂ©diaires entre lâin vitro et lâin vivo ;
- Ses modÚles organotypiques à façon visent à mieux comprendre la complexité du systÚme nerveux central (cerveau et moelle épiniÚre) pour étudier les maladies neurologiques ;
- Cette approche permet de rĂ©duire drastiquement le nombre dâanimaux utilisĂ©s tout en multipliant les analyses possibles Ă partir dâun mĂȘme prĂ©lĂšvement ;
- Pour Amandine Roux, la recherche doit aussi sâaccompagner dâun effort de transparence et de sensibilisation du grand public.
Amandine Roux est neurobiologiste. Elle a usé les bancs de l’UniversitĂ© de Poitiers et de l’UniversitĂ© Pierre et Marie Curie, Ă Paris, oĂč elle a effectuĂ© son master recherche puis sa thĂšse sur la maladie de Parkinson. Comme la tradition l’oblige, elle commence son parcours professionnel par un post-doc aux Ătats-Unis d’AmĂ©rique, et continue en tant qu’AssociĂ©e de Recherche pendant six ans . Son sujet ? Toujours la neurobiologie : « J’Ă©tais toujours focalisĂ©e sur les maladies neurodĂ©gĂ©nĂ©ratives ».Â
Ce choix d’Ă©tudier le cerveau ne lui est pas apparu par hasard. « Quand j’avais huit ans, mon grand-pĂšre a eu un AVC », explique-t-elle. Elle poursuit : « J’ai dit Ă mes parents ce jour-lĂ qu’un jour, je comprendrai ce qu’il se passe dans le cerveau ».
Une entreprise de biotechnologie Ă Poitiers
En juillet 2022, Amandine Roux dĂ©cide de crĂ©er sa propre entreprise, Research PIECES, Ă Poitiers. Cette biotech et CRO (entreprise qui rĂ©alise, pour le compte dâun laboratoire ou dâun industriel, des activitĂ©s de recherche ou de dĂ©veloppement) se spĂ©cialise dans les atteintes du systĂšme nerveux central. « Cette entreprise a pour rĂŽle d’ĂȘtre le chaĂźnon manquant que j’identifiais en tant que chercheur acadĂ©mique pour trouver les futures molĂ©cules thĂ©rapeutiques et ainsi lutter contre les maladies neurologiques« , nous explique-t-elle clairement.
Avec son parcours franco-Ă©tasunien, le choix du pays d’installation se posait : France ou USA ? « Aux Etats Unis, public et privĂ© travaillent ensemble, ce qui pas toujours le cas en France », mais son choix se portera sur l’Hexagone, « j’avais une formation scientifique et je souhaitais acquĂ©rir des compĂ©tences en finance, marketing, etc. », proposĂ©s par les « incubateurs, pĂ©piniĂšres » [NDLR : structure dâaccompagnement qui aide une jeune entreprise ou une start-up Ă se lancer et Ă se dĂ©velopper]. Concernant le choix d’une implantation Ă Poitiers, Amandine Roux nous dit avec ironie que « le mĂštre carrĂ© Ă Poitiers n’est pas au mĂȘme prix qu’Ă Paris », tout en gardant une proximitĂ© : « on est Ă moins de deux heures de la capitale ». Research PIECES bĂ©nĂ©ficie Ă©galement d’un hĂ©bergement sur le campus de Paris-Saclay, chez Spartners, Ă partir de juin 2026.
Si on proposait aux chercheurs un modĂšle non-animal totalement performant, ils l'adopteraient.
Des échantillons de cerveau comme modÚles
Ă Research PIECES, « on se situe entre l’in vitro et l’in vivo ». L’entreprise axe son activitĂ© Ă partir de modĂšles prĂ©cliniques du systĂšme nerveux (rongeurs et coupes de cerveau). Ces modĂšles conservent les aspects physiologiques de l’in vivo, et  la dynamique de l’in vitro. Globalement, « l’important est de garder l’organisation 3D structurelle de l’organe, car la structure, la composition et l’organisation sont essentielles pour comprendre le systĂšme nerveux central » assure-t-elle.
En tant que prestataire, Research PIECES dĂ©veloppe des modĂšles Ă façon, selon l’objectif des collaborateurs. ConcrĂštement, le commanditaire peut fournir ses modĂšles animaux, qu’ils soient OGM ou non, ou demander Ă Research PIECES de crĂ©er le modĂšle le plus adaptĂ© pour rĂ©pondre Ă leur question et Ă la pathologie Ă©tudiĂ©e. L’idĂ©e ensuite, c’est de faire plus, et de qualitĂ©, avec moins. En utilisant un animal, les scientifiques, vont pouvoir rĂ©cupĂ©rer le cerveau puis l’Ă©chantillonner. Cela permet de tester de multiples hypothĂšses Ă partir d’un seul animal.
GrĂące Ă ces Ă©chantillons, « il est possible d’Ă©tudier l’impact des pesticides, des frĂ©quences, des ultrasons, des perturbateurs endocriniens, des neurotoxines » sur le cerveau, et la dose Ă laquelle ces paramĂštres impactent notre systĂšme nerveux central.
Enfin, il est possible de « rendre malade » ces coupes de tissu nerveux (et pas les animaux) en insérant des gÚnes pathologiques dans les cellules qui les composent.
Il n'y a pas de modÚle parfait. On utilise le modÚle qui va correspondre au mieux à la problématique.
MalgrĂ© la tendance organoĂŻde, la chercheuse assure que ce modĂšle pour le systĂšme nerveux central, n’est pas encore assez pertinent pour ses recherches : « pour le moment, ils sont bons pour Ă©tudier des organes moins complexes, avec moins de types cellulaires diffĂ©rents, mais ne permettent pas d’Ă©tudier la complexitĂ© physiologique du systĂšme nerveux central ». Elle ajoute avec beaucoup de rĂ©alisme que les Ă©chantillons qu’elle utilise comportent des cellules matures et variĂ©es (neurones, microglie, astrocytes…), lĂ oĂč les organoĂŻdes sont composĂ©s de cellules souches reprogrammĂ©es dans une architecture 3D créée artificiellement.
Enfin, Amandine Roux insiste sur un point souvent négligé : le cerveau est riche en lipides, en gras. Vu que de nombreuses protéines participant à des maladies neurodégénératives, se situent à la membrane des cellules, composée de lipides, utiliser un modÚle en étant faiblement pourvus paraßt alors incohérent.
Réduire : le mantra de Research PIECES
« Nous, on est clairement sur le Reduce (NDLR : rĂ©duire) ». La chercheuse rappelle qu’un animal utilisé permet une multitude d’analyses.
Concernant le remplacement, et le raffinement, la question est dĂ©jĂ examinĂ©e en amont par leurs partenaires. GrĂące aux modĂšles 3D rĂ©alisĂ©s par Research PIECES, il est possible de « rendre malade uniquement les Ă©chantillons de tissu nerveux », et non pas, les animaux, qui ainsi, n’ont pas Ă subir de lourdes chirurgies cĂ©rĂ©brales et des mois d’hĂ©bergement prĂ© et post-opĂ©ratoires. En effet, Ă l’aide de ces modĂšles, il est possible d’insĂ©rer les gĂšnes ou molĂ©cules pathologiques directement dans les cellules. Ainsi, les animaux rencontrent moins de contraintes.
 à noter que Research PIECES a gagnĂ© le prix du Challenge Innovation en SantĂ©, lors des Rendez-vous Carnot 2025, pour sa stratĂ©gie de rĂ©duction du nombre d’animaux utilisĂ©s et « un hĂ©bergement sur le campus de Paris-Saclay dans les locaux de Spartners, Biolabs et Servier [NDLR : partenaire financeur du prix] », signe d’un travail rigoureux de rĂ©duction.
Amandine Roux nous confie aussi que « ça [lui] tient Ă coeur, Ă l’avenir, de pouvoir coordonner le prĂ©lĂšvement de tous les organes de l’animal utilisĂ© », pour rĂ©duire encore plus le nombre d’animaux utilisĂ©s.
Sensibiliser les Français(es) : une nécessité
La recherche ne doit pas rester cantonnĂ©e aux papiers scientifiques et aux confĂ©rences entre scientifiques : c’est l’un des grands principes qui guide Amandine Roux et Research PIECES. « On a un contact avec le grand public, c’est important pour nous. Dans le cadre d’un partenariat avec une mutuelle, j’ai fait plusieurs confĂ©rences  à destination du grand public pour sensibiliser sur la recherche et mieux comprendre les maladies neurodĂ©gĂ©nĂ©ratives » dĂ©veloppe-t-elle avec fiertĂ©. « J’avais Ă©galement Ă©tĂ© invitĂ©e pour les 40 ans de l’association France Parkinson Ă faire une confĂ©rence » ajoute-t-elle. Cet aspect de sensibilisation est, pour elle, « une mission Ă part entiĂšre de notre entreprise ». Ă ce titre, elle ne recrute « que des passionnĂ©s » et, jusqu’Ă maintenant, « uniquement grĂące aux candidatures spontanĂ©es » qu’elle a pu recevoir.
Je me rendais compte de la nécessité de développer un modÚle intermédiaire entre l'in vitro et l'in vivo avec ses avantages, sans les inconvénients et permettant de réduire le nombre d'animaux utilisés.
D’un autre cĂŽtĂ©, « les mĂ©dias disent trop rapidement qu’on a trouvé un traitement contre une maladie donnĂ©e et Ă l’inverse, les belles dĂ©couvertes mĂ©canistiques passent sous silence pour le grand public. Il est important d’informer fidĂšlement sur les avancĂ©es sans donner de faux espoir » se confie-t-elle. L’absence de journalistes scientifiques dans les mĂ©dias se fait ressentir et, selon elle, « il serait nĂ©cessaire que les scientifiques puissent participer aux comitĂ©s de rĂ©daction des mĂ©dias » afin d’apporter de la nuance et d’insister sur les points importants, pour informer le grand public sur les « belles avancĂ©es scientifiques, qui existent ! ».
Entre exigence scientifique, réflexion sur les modÚles et volonté de dialogue avec le public, Amandine Roux défend une recherche animale (encore à ce jour, toujours obligatoire au niveau réglementaire), plus expliquée, toujours plus mesurée et pertinente.
Interview réalisée et mise en texte par Alan Dubois
