đŸŽ™ïž Entre protection et libĂ©ration : Sociologie de la cause animale du XIXe siĂšcle Ă  nos jours

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Des associations traditionnelles de protection animale Ă  l’Ă©mergence des collectifs prĂŽnant la libĂ©ration animale, “Sociologie de la cause animale” dĂ©peint le paysage complexe de la cause animale du XIXĂšme siĂšcle Ă  nos jours. L’analyse sociologique met en lumiĂšre les liens variĂ©s entre ces mouvements et d’autres sphĂšres de la sociĂ©tĂ©, tels que les politiques publiques, les marchĂ©s Ă©conomiques, et le monde acadĂ©mique. Ce livre fournit les clĂ©s pour comprendre comment dĂ©fendre les animaux peut façonner nos sociĂ©tĂ©s contemporaines. Nous avons interrogĂ© ses auteurs :

Fabien Carrié

MaĂźtre de confĂ©rences Ă  l’Institut d’Études Politiques de Fontainebleau – UPEC, il est spĂ©cialiste des relations entre idĂ©es et mobilisations.

Antoine Doré​

ChargĂ© de recherche INRAe et sociologue, il Ă©tudie les transformations des rapports aux vivants dans les domaines de l’agriculture et de l’environnement.​

JĂ©rĂŽme Michalon

ChargĂ© de recherche au CNRS et sociologue, il est spĂ©cialiste des relations humains-animaux.​

Quelles sont les origines historiques des mouvements de protection animale et en quoi le XXÚme siÚcle a-t-il redéfini la cause animale ?

L’idĂ©e d’une reprĂ©sentation politique des animaux se dĂ©veloppe Ă  partir du milieu du XVIIIe siĂšcle. On assiste alors Ă  une multiplication d’écrits et de discours qui viennent poser la question des relations aux animaux et prĂ©conisent la rĂ©forme, voire l’interdiction, d’un certain nombre de pratiques. Plusieurs facteurs se combinent et permettent d’expliquer cet intĂ©rĂȘt nouveau pour la “question animale” : l’affaiblissement de l’autoritĂ© de la parole religieuse sur ce qui concerne le vivant et la nature, la montĂ©e en puissance de la parole savante. IntĂ©rĂȘt qui peut aussi s’expliquer par la trĂšs forte accĂ©lĂ©ration de l’urbanisation et de l’industrialisation des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes dans cette pĂ©riode, accroissant la proximitĂ© entre les humains et les animaux domestiques, notamment dans les villes oĂč ces animaux sont omniprĂ©sents, gĂ©nĂ©rant parfois des tensions assez fortes. Mais il faut attendre le dĂ©but du XIXe siĂšcle pour voir vĂ©ritablement se constituer une mobilisation collective au nom des animaux et de la dĂ©fense de leurs intĂ©rĂȘts supposĂ©s, d’abord en Grande-Bretagne avant de se diffuser dans de nombreux pays. Ces premiĂšres organisations qui se constituent dans cette pĂ©riode dĂ©fendent une conception spĂ©cifique de la cause : il s’agit de la protection animale, qui se focalise sur les actes de cruautĂ© publique Ă  l’encontre des animaux domestiques (les chevaux et les animaux de trait tout particuliĂšrement) et qui entend substituer aux cruautĂ©s commises Ă  l’encontre des bĂȘtes la bontĂ© et la douceur.

On a donc affaire Ă  une cause trĂšs ancienne et Ă©videmment celle-ci au cours du temps a beaucoup Ă©voluĂ©. La premiĂšre Ă©volution notable s’observe dans les derniĂšres dĂ©cennies du XIXe siĂšcle, avec l’émergence du mouvement antivivisectionniste, qui entend lutter contre la pratique de la vivisection, particuliĂšrement rĂ©pandue dans le domaine de la physiologie expĂ©rimentale (on ne parle pas encore d’expĂ©rimentation animale). Ici, Ă  la question de la cruautĂ© supposĂ©e de ces pratiques s’ajoute la question qui va devenir centrale par la suite au sein de la cause, celle des souffrances causĂ©es aux animaux. Par la suite, au dĂ©but du XXe siĂšcle, le mouvement va pour partie se scientifiser : il y a une volontĂ© de la part d’une fraction des militants de la cause (qui viennent pour partie du monde universitaire) de faire de celle-ci un mouvement fondĂ© sur la raison plutĂŽt que sur les sentiments et la valorisation de la bontĂ©, qui doit notamment accompagner les transformations contemporaines des modes d’exploitation des animaux (comme l’apparition des fermes industrielles, par exemple). La derniĂšre Ă©volution significative de la cause animale survient entre les annĂ©es 1970 et 1980, avec l’émergence de ce que l’on appelle dans l’ouvrage l’animalisme, qui se traduit par un renouvellement des militants, des organisations et des modes d’action et l’émergence de nouveaux labels.

Comment cartographiez-vous les mouvements pro-animaux contemporains, en mettant en lumiĂšre la persistance des luttes sectorielles ?

Étienne Pariset, premier prĂ©sident de la SPA

La cause animale constitue une nĂ©buleuse hĂ©tĂ©rogĂšne composĂ©e d’acteurs aux propriĂ©tĂ©s sociales variĂ©es qui dĂ©veloppent des conceptions morales et des rĂ©pertoires d’action divers. Une maniĂšre courante de caractĂ©riser cette diversitĂ© consiste Ă  distinguer des dĂ©clinaisons « welfaristes », des dĂ©clinaisons « abolitionnistes » . Le « welfarisme » dĂ©signe un segment de la lutte qui cherche Ă  amĂ©liorer les conditions de vie des animaux en rĂ©formant les pratiques d’élevage alors que l’« abolitionnisme » caractĂ©rise l’opposition Ă  toute forme d’exploitation des animaux. L’émergence et le succĂšs de ces deux dĂ©clinaisons sont en partie le fruit d’une polarisation des dĂ©bats thĂ©oriques qui animent les mouvements pro-animaux depuis les annĂ©es 1970, et il nous semble important de les manier avec prudence. Nous prĂ©fĂ©rons les notions de « conception sectorielle » et de « conception systĂ©mique » de la cause. Pour le dire simplement, lĂ  oĂč les conceptions sectorielles se focalisent sur des pratiques et des catĂ©gories d’animaux spĂ©cifiques, les conceptions systĂ©miques entendent, elles, remettre en question l’ensemble des formes d’exploitation des animaux par les humains. Ce couple de notions nous sert dans l’ouvrage Ă  construire une cartographie chronologique des principales associations françaises de dĂ©fense des animaux, que l’on a placĂ©es selon leur positionnement plus ou moins sectoriel ou systĂ©mique. GrĂące Ă  cette reprĂ©sentation visuelle, on constate que c’est principalement Ă  partir des annĂ©es 2000 que sont crĂ©Ă©es de nouvelles organisations relevant d’une conception plus systĂ©mique. Cela tĂ©moigne d’une importation assez tardive, dans le paysage associatif français, de la rĂ©volution symbolique des annĂ©es 1970 qui a touchĂ© les pays anglosaxons (voir ci-dessous). Mais cette cartographie montre bien aussi que ces nouvelles associations ne se substituent pas aux organisations sectorielles. Certaines des plus anciennes se maintiennent, comme la SPA, crĂ©Ă©e en 1845. Et les crĂ©ations d’associations sectorielles se poursuivent bien aprĂšs la montĂ©e en puissance des associations systĂ©miques, comme en tĂ©moigne l’exemple de la crĂ©ation de l’Association en faveur de l’abattage des animaux dans la dignitĂ© en 2015, ou encore, un an aprĂšs, celle de l’association Animal Testing spĂ©cialisĂ©e dans la dĂ©fense des animaux de laboratoire. Si les conceptions sectorielles perdurent, il faut savoir qu’elles sont maintenant un peu relĂ©guĂ©es au second plan par des mobilisations systĂ©miques qui entendent mettre Ă  bas le systĂšme global d’exploitation des animaux.

Manifestion à Paris en 2008 - ©huguesdk

En quoi les mobilisations systĂ©miques ont-elles pris de l’ampleur, et quelles en sont les implications ?

Les conceptions systĂ©miques de la cause animale sont aussi anciennes que la cause elle-mĂȘme, mais elles ont pendant longtemps Ă©tĂ© marginalisĂ©es, n’occupant qu’une position secondaire par rapport aux conceptions sectorielles, largement dominantes. Et donc, pendant longtemps ces conceptions ont Ă©tĂ© portĂ©es par des groupes minoritaires au sein de la cause, elles Ă©taient secondaires et dĂ©considĂ©rĂ©es, voire mĂȘme moquĂ©es dans certains cas. Cette situation va commencer Ă  Ă©voluer Ă  partir des annĂ©es 1970, avec le dĂ©veloppement, d’abord aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, de l’animalisme qui se constitue pour partie sur le modĂšle des luttes anti-racistes et anti-sexistes.

On dĂ©taille dans le livre la façon dont l’animalisme a Ă©mergĂ© et s’est dĂ©veloppĂ© dans cette pĂ©riode. C’est un mouvement de fond, qui rĂ©sulte d’abord de l’arrivĂ©e au sein du mouvement de militants plus jeunes, issus des classes intermĂ©diaires qui sont relĂ©guĂ©es au sein des organisations de protection animale Ă  des positions subalternes. De cette maniĂšre se constitue un creuset militant, dans lequel ces individus, marginalisĂ©s, vont inventer de nouvelles façons de parler et d’agir au nom des animaux, en privilĂ©giant l’action directe et en liant de plus en plus systĂ©matiquement militantisme pour la cause animale et pratiques de consommation vĂ©gĂ©tariennes, vĂ©gĂ©taliennes ou vĂ©ganes. Ces innovations, dans les modes d’action comme dans les idĂ©es, vont par la suite ĂȘtre formalisĂ©es par de jeunes intellectuels, comme le philosophe australien Peter Singer, qui vont proposer des concepts comme “antispĂ©cisme” ou “droit de l’animal”. Et ces concepts vont ĂȘtre appropriĂ©s par ces militants et ces groupes d’apparition rĂ©cente pour marquer leur rupture avec la protection animale, dont certaines grosses organisations, plus particuliĂšrement aux Etats-Unis, sont alors fragilisĂ©es par des scandales, notamment financiers. Il va y avoir un vĂ©ritable succĂšs de ces nouvelles organisations et de ces labels, qui se diffusent dans les pays de culture anglophone, si bien qu’on peut parler de vĂ©ritable rĂ©volution symbolique, puisque les conceptions systĂ©miques de la cause animale, qui Ă©taient jusque-lĂ  trĂšs secondaires et marginales, vont occuper Ă  partir de lĂ  une position de premier plan.

Dans le cas de la France, ce tournant va advenir beaucoup plus tard, malgrĂ© des tentatives d’importation qui commencent Ă  la fin des annĂ©es 1980, depuis la rĂ©gion lyonnaise. Des militants, issus pour partie des milieux squats et anarchistes de la rĂ©gion, vont alors tenter d’implanter ces conceptions en France, Ă  la fois en direction du mouvement anarchiste dont ils proviennent et de l’espace intellectuel. Ça marche difficilement, mais un peu plus tard, au cours des annĂ©es 2000 et 2010, on assiste Ă  une Ă©volution des propriĂ©tĂ©s sociales des militants de la cause animale française : des gens plus jeunes commencent Ă  s’investir, qui vont s’avĂ©rer beaucoup plus rĂ©ceptifs aux conceptions animalistes anglophones. Il va y avoir une rencontre Ă  ce moment-lĂ  entre les militants plus anciens qui avaient tentĂ© d’importer ces rĂ©fĂ©rences depuis la fin des annĂ©es 1980 et ces nouveaux entrants : c’est vraiment Ă  partir de lĂ  que l’animalisme et donc les conceptions systĂ©miques commencent Ă  s’ancrer en France, ce qui se traduit par une sĂ©rie d’initiatives nouvelles, comme l’organisation des Veggie pride- la manifestation annuelle pour la fiertĂ© d’ĂȘtre vĂ©gĂ©tarien pour les animaux- ou encore la crĂ©ation de Stop Gavage, qui va donner par la suite naissance Ă  l’association bien connue L214.

Militants et sympathisants constituent deux populations différentes.

Qui sont les militants et en quoi se différencient-ils des sympathisants ?

La cause animale a longtemps Ă©tĂ© rĂ©servĂ©e Ă  une Ă©lite sociale ; notamment au moment de sa structuration Ă  partir du XIXe siĂšcle. Elle est alors l’apanage d’individus souvent ĂągĂ©s, disposant de ressources importantes et provenant des fractions les mieux dotĂ©es de la sociĂ©tĂ© : aristocrates, reprĂ©sentants de la bourgeoisie culturelle et Ă©conomique, membres du clergĂ©, artistes, savants, mĂ©decins, avocats
 Jusqu’au milieu du XXe siĂšcle, les militants issus des classes moyennes (voire des fractions hautes des classes populaires) sont souvent marginalisĂ©s. Ils se retrouvent Ă  la pĂ©riphĂ©rie des grandes associations : soit Ă  l’intĂ©rieur, mais relĂ©guĂ©s aux activitĂ©s Ă©prouvantes, chronophages et invisibles telles que les tĂąches relevant de la gestion des refuges ; soit Ă  l’extĂ©rieur, notamment dans les collectifs anti-chasse qui commencent Ă  s’adonner Ă  l’action directe, en sabotant notamment les parties de chasse. En ce qui concerne l’animalisme contemporain, les militants proviennent pour l’essentiel des classes intermĂ©diaires, ils ont souvent entrepris des Ă©tudes supĂ©rieures. On a une cause par ailleurs trĂšs fĂ©minisĂ©e : ce n’est pas nouveau, puisque les femmes forment la base militante des organisations depuis le XIXe siĂšcle, mais la tendance s’est renforcĂ©e. Militants et sympathisants constituent bien deux populations diffĂ©rentes, si on se rĂ©fĂšre aux Ă©tudes existantes qui sondent la population gĂ©nĂ©rale, pour y repĂ©rer des personnes ou des groupes, sensibles aux valeurs de la cause : d’un cĂŽtĂ©, on a beaucoup de femmes issues des classes moyennes supĂ©rieures, des professions intellectuelles, des cadres ; de l’autre, on a des sympathisants qui sont presque autant d’hommes que de femmes, plutĂŽt jeunes, avec une forte reprĂ©sentation toujours des milieux sociaux aisĂ©s. Mais ces Ă©tudes portant sur les sympathisants parmi la population gĂ©nĂ©rale doivent tout de mĂȘme ĂȘtre considĂ©rĂ©es avec prĂ©caution : l’adhĂ©sion aux valeurs de la cause animale est de plus en plus consensuelle dans la sociĂ©tĂ©, mais elle peut se dĂ©cliner tellement diffĂ©remment, que les sondages qui montrent que les “français aiment les animaux”, ne veulent pas dire grand-chose. C’est pour ça qu’il faut que davantage de travaux sociologiques soient menĂ©s sur le sujet.

Les sondages qui montrent que les “français aiment
les animaux”, ne veulent pas dire grand-chose.

Pourquoi le vĂ©ganisme devient un prĂ©requis Ă  l’engagement ?

C’est avec l’animalisme, donc depuis la sĂ©quence des annĂ©es 1970, que les rĂ©gimes alimentaires des militants sont devenus un objet de discussion incontournable. Avant cela, cause animale et vĂ©gĂ©tarisme/vĂ©ganisme existaient de maniĂšre indĂ©pendante : il y avait des militants pour la cause qui Ă©taient vĂ©gĂ©tariens, mais pas tous, et inversement, tous les vĂ©gĂ©tariens n’étaient pas militants pour la cause animale. Mais avec l’émergence de l’éthique animale, et la montĂ©e en puissance des critiques systĂ©miques, l’exigence de cohĂ©rence entre les raisons intellectuelles de se soucier des animaux et les meilleures maniĂšres de le faire devient trĂšs forte. La consommation de viande, et l’abattage qui va avec, deviennent l’exemple type de la pratique incohĂ©rente. Il devient alors de plus en plus Ă©vident pour les militants animalistes que s’engager pour les animaux passe d’abord par le fait de ne pas les consommer. Par ailleurs, la viande constitue une ligne de front idĂ©ale pour la critique systĂ©mique : tout le monde n’est pas chasseur ou vivisectionniste, mais manger de la viande et des produits animaux, cela concerne presque tout le monde. C’est une pratique Ă  laquelle tout un chacun a Ă©tĂ© acculturĂ© depuis l’enfance, elle “fait systĂšme” en quelque sorte. Donc cibler la viande pour les militants est une façon de faire monter la cause Ă  un plus haut degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ©, d’interpeller le plus grand nombre de personnes possible sur leurs pratiques en vue de les remettre en cause. Au-delĂ  du combat en lui-mĂȘme, le vĂ©gĂ©tarisme et le vĂ©ganisme jouent le rĂŽle de ciment identitaire pour les militants, qui trouvent au sein du mouvement un espace oĂč ils peuvent partager leurs expĂ©riences de “dĂ©viance” vis-Ă -vis de la norme alimentaire par exemple, et se sentir unis par cette pratique de rĂ©forme de soi, qui est pour le coup, un nouveau mode d’action de la cause animale, au point mĂȘme que certains auteurs suggĂšrent de considĂ©rer que le vĂ©ganisme en soi, indĂ©pendamment du fait de faire partie d’une association, est une façon de s’engager pour les animaux.

Au-delĂ  du combat en lui-mĂȘme, le vĂ©gĂ©tarisme et le vĂ©ganisme
jouent le rĂŽle de ciment identitaire pour les militants.

Comment analysez-vous l’impact de la cause animale sur les politiques publiques, les marchĂ©s et les mondes acadĂ©miques ?

L’un des messages de notre ouvrage est de dire que la cause animale est dĂ©jĂ  bien installĂ©e dans notre sociĂ©tĂ© : elle s’est institutionnalisĂ©e depuis plusieurs dĂ©cennies maintenant. En ce qui concerne les politiques publiques, on voit que sur certains sujets elles se sont co-construites avec les associations de la cause animale. La gestion de l’errance animale est un bon exemple : c’est une prĂ©rogative des pouvoirs publics, qui ont souhaitĂ© Ă  un moment donnĂ© rĂ©guler la prĂ©sence des animaux “sans maĂźtres” (les chiens en l’occurrence), en dĂ©barrasser l’espace urbain au moyen de services de fourriĂšre ou par des systĂšmes de primes Ă  l’abattage. A la fin du XIXĂšme siĂšcle, les associations se sont proposĂ©es d’assumer en grande partie cette prĂ©rogative, Ă  travers la crĂ©ation des refuges destinĂ©s Ă  gĂ©rer autrement le sort des animaux errants, en les proposant Ă  l’adoption. Ce partenariat fonctionne tellement bien que certaines associations se plaignent d’ĂȘtre confondues avec un service public (“la dĂ©chetterie pour animaux”). C’est dire l’impact de la cause animale sur nos reprĂ©sentations ordinaires de ce qu’est un chien, de ce que sont les relations lĂ©gitimes Ă  entretenir avec lui. Mais au-delĂ  de cet exemple historique, nous avons aussi notĂ© des inflexions plus rĂ©centes : suite aux vidĂ©os de L214, les pouvoirs publics ont Ă©tĂ© amenĂ©s Ă  rĂ©flĂ©chir davantage au contrĂŽle des activitĂ©s d’abattage. Pour autant, les pouvoirs publics ne sont pas les interlocuteurs exclusifs des associations : certaines ont engagĂ© des partenariats avec des acteurs du monde marchand. Constatant la difficultĂ© Ă  faire Ă©voluer les normes de bien-ĂȘtre animal par la voie lĂ©gislative, certaines associations ont ainsi proposĂ© Ă  des groupes de grande distribution de crĂ©er des labels “bien-ĂȘtre animal” pour leurs produits. Les marchĂ©s ont en effet bien compris qu’il y avait un intĂ©rĂȘt Ă  se positionner sur un segment â€œĂ©thique” et que les associations pouvaient ĂȘtre des alliĂ©es. Le marchĂ© des produits vegan, ou celui de la viande cellulaire, en sont un bon exemple, sans pour autant que tous les militants ne les voient d’un trĂšs bon Ɠil. La critique du modĂšle agro-industriel est encore trĂšs forte chez les animalistes qui le perçoivent comme la matrice principale de l’exploitation animale. Cette critique s’élabore d’ailleurs en partie dans les milieux universitaires proches de la cause animale. Cela permet d’évoquer les liens avec le monde acadĂ©mique, qui est trĂšs fort notamment depuis les annĂ©es 1970, pĂ©riode oĂč l’éthique animale se dĂ©veloppe comme un sous-domaine de la philosophie morale, tout en fournissant aux militants une nouvelle conceptualisation de leur engagement. C’est la pĂ©riode oĂč se dĂ©veloppent Ă©galement les Animal Studies, communautĂ© de recherche pluridisciplinaire, qui vise Ă  documenter la condition animale tout en espĂ©rant l’amĂ©liorer. On voit donc que la cause animale, comme d’autres, se discute dans les arĂšnes acadĂ©miques, et qu’en retour ces arĂšnes fournissent une forme de lĂ©gitimitĂ© Ă  la cause. Cette relation circulaire n’est pas sans gĂ©nĂ©rer des frictions, des tensions Ă  l’intĂ©rieur du monde acadĂ©mique : certains, en France notamment, reprochent une influence trop forte des idĂ©es animalistes sur la production de savoirs. On voit ainsi Ă©merger une polarisation assez forte entre des pro et des anti “cause animale”, qui ont pour point commun de faire exister la question animale dans le dĂ©bat public, comme une question avant tout morale, Ă©thique et politique.

On voit Ă©merger une polarisation assez forte entre des pro et des anti “cause animale”, qui ont pour point commun de faire exister la question animale dans le dĂ©bat public, comme une question avant tout morale, Ă©thique et politique.

Avez-vous observé un dialogue entre les activistes de la cause animale et ceux qui exploitent/utilisent les animaux ?

La dĂ©marche de nombreuses associations Ɠuvrant pour la protection des animaux est fondĂ©e sur la recherche d’un dialogue qui se veut ouvert et constructif avec les personnes et organisations qui utilisent les animaux. On observe cela dans une diversitĂ© de secteurs d’activitĂ©s que les militants cherchent Ă  rĂ©former pour y amĂ©liorer la maniĂšre dont les animaux y sont traitĂ©s. L’OABA (Oeuvre d’Assistance aux BĂȘtes d’Abattoirs) – une des plus anciennes associations françaises de protection des animaux de ferme – accompagne par exemple depuis longtemps les industries agroalimentaires pour les faire Ă©voluer vers des pratiques plus respectueuses des animaux. Elle rĂ©alise notamment des audits « protection animale » Ă  la demande des abattoirs et n’hĂ©site pas Ă  afficher son partenariat avec un Ă©tablissement comme l’abattoir de KermenĂ©, filiale du Mouvement E.Leclerc, l’un des sites d’abattage et de transformation les plus importants d’Europe. Dans le domaine de la recherche animale, on peut penser par exemple au GRAAL. Cette association travaille en lien Ă©troit avec les institutions qui pratiquent l’expĂ©rimentation animale. Elle promeut et organise notamment l’adoption des animaux de laboratoire pour leur Ă©viter l’euthanasie.

Quelles Ă©volutions percevez-vous des mouvements animalistes ?

Dans la perspective relationnelle qui est la nĂŽtre, on ne peut aborder les Ă©volutions des mouvements indĂ©pendamment du positionnement d’autres acteurs, Ă  commencer par l’Etat. On peut Ă©voquer le rĂŽle jouĂ© par ce dernier dans les dynamiques de criminalisation du mouvement. En effet, depuis les 20 derniĂšres annĂ©es, plusieurs associations ont Ă©tĂ© assimilĂ©es Ă  des entreprises terroristes et ciblĂ©es Ă  ce titre par des lĂ©gislations rĂ©pressives comme le Patriot Act aux Etats-Unis. Plus rĂ©cemment en France, la mise en place de la cellule Demeter par le MinistĂšre de l’IntĂ©rieur est symptomatique de cette dynamique de criminalisation, qui risque de fragiliser les actions de certaines associations. Une autre Ă©volution notable, c’est la “politisation” du mouvement. Depuis plusieurs annĂ©es, les associations essaient de montrer (par le biais de sondages notamment) que la question animale est une thĂ©matique importante pour les français, et donc payante Ă©lectoralement parlant. Et on constate que de plus en plus de formations politiques abordent maintenant la question et prennent position. La crĂ©ation du Parti Animaliste Français n’est sans doute pas Ă©trangĂšre Ă  ce succĂšs politique de la cause animale. Elle peut en tout cas ĂȘtre connectĂ©e Ă  une dynamique plus globale puisque depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, une vingtaine de partis politiques dĂ©diĂ©s aux animaux ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©s Ă  travers le monde, souvent par des militants.

Une Ă©volution notable est la “politisation” du mouvement.

Quelles sont les principales conclusions auxquelles vous arrivez dans votre livre ?

Deux Ă©lĂ©ments nous semblent particuliĂšrement importants. D’abord, Ă  l’encontre des paniques morales rĂ©centes qui s’inquiĂštent de l’influence de la cause animale sur notre sociĂ©tĂ© et nos relations aux animaux, nous avons essayĂ© de montrer dans cet ouvrage que ce mouvement social ancien, plurisĂ©culaire, avait depuis longtemps et continuait encore aujourd’hui Ă  dĂ©finir et Ă  redĂ©finir ces relations. Ensuite, que la cause animale dĂšs lors qu’on l’envisage dans une perspective de sociologie et de sociologie politique, constitue une entreprise de reprĂ©sentation politique singuliĂšre, puisque contrairement aux activitĂ©s de reprĂ©sentation politique portant sur des groupes humains, les reprĂ©sentĂ©s ne peuvent pas contester l’activitĂ© de reprĂ©sentation. DĂ©finir les mouvements pro-animaux de cette maniĂšre entraĂźne plusieurs consĂ©quences. Cela implique notamment d’ĂȘtre particuliĂšrement attentif aux relations entre la cause animale et toute une sĂ©rie de productions intellectuelles et scientifiques, qui vont contribuer Ă  lĂ©gitimer ou au contraire Ă  dĂ©lĂ©gitimer les prĂ©tentions des militants Ă  parler et Ă  agir au nom des animaux. Cela suppose aussi de comparer cette cause Ă  d’autres types de mobilisation, Ă  la fois pour en dĂ©gager les spĂ©cificitĂ©s et pour souligner ces proximitĂ©s et similaritĂ©s avec d’autres mouvements sociaux. C’est au fond l’un des enjeux centraux de cet ouvrage : montrer l’intĂ©rĂȘt d’une approche sociologique sur cette cause, qui a Ă©tĂ© jusque-lĂ  surtout Ă©tudiĂ©e par des philosophes et des juristes.

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